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J’ai poussé la porte de 42 Silicon Valley

Sébastien Louradour
Sébastien
4 mars 2019

42, fondé par l’emblématique Xavier Niel, a ouvert son second campus en 2016 à Fremont au coeur de la Silicon Valley. Yellow Vision a poussé la porte de l’école pour vous.

“42 Silicon Valley, c’est un peu un ovni dans un écosystème où tout s’achète, même ses études”. Florian Bucher, le DGA d’école 42 résume ainsi le pari de rupture engagé par Xavier Niel d’établir un campus dans la seule région du monde où “c’est choquant de ne pas payer pour étudier”. A l’image de la célèbre école ouverte dans le XVIIIème arrondissement de Paris, l’école de Fremont se distingue par une scolarité totalement gratuite. Si en France, cela pourrait presque paraître banal, tant les droits d’inscriptions à l’université sont faibles, aux Etat-Unis en revanche, l’endettement étudiant bat des records et l’accès à l’enseignement supérieur une véritable question de capacité financière plutôt que de mérite.

L’étage du bâtiment donne accès aux étudiants de 42 à des centaines des postes de travail
L’étage du bâtiment donne accès aux étudiants de 42 à des centaines des postes de travail

A deux pas de Tesla

42 Silicon Valley est abritée dans un bâtiment dans lequel une entreprise de la tech aurait très bien pu élire domicile. Cela aurait pu être le cas de Tesla par exemple qui a établi un de ses trois principaux sites à quelques mètres de là.

L’impression d’être au milieu du bouillonnement de la Silicon Valley est la première chose qui saute à l’oeil lorsqu’on arrive sur le campus : tout autour, des Tesla Model 3, le modèle dont la promesse est de démocratiser l’accès au véhicule électrique, sont alignées par centaines en face du campus. La société d’Elon Musk a d’ailleurs décidé de démarrer un programme test de recrutement d’élèves de 42. 3 étudiants, m’annoncent Jamie Parenteau et Gaetan Juvin, tous deux salariés de l’école. Ce chiffre peut paraître faible, surtout au regard du nombre d’élèves qu’il y a dans l’école (et de la taille de Tesla), mais ces derniers ne semblent pas surpris par la démarche conservatrice du disrupteur de l’industrie automobile. “On est en quelque sorte en période de “date”, ils font un premier galop d’essai, et si c’est concluant, alors on peut s’attendre à avoir beaucoup plus d’élèves retenus l’années suivante.

change avec Jamie Parenteau en charge des relations corporate à 42 Silicon Valley
change avec Jamie Parenteau en charge des relations corporate à 42 Silicon Valley

42 Silicon Valley, une marque qui reste à construire aux Etats-Unis

Logan, étudiant de deuxième année qui n’a pas hésité à quitter l’Etat de Washington pour bénéficier de la formation gratuite, fait partie de ces étudiants qui commencent à intégrer des grands groupes, Ford en l’occurrence. L’entreprise s’était en effet engagée à pré-sélectionner les étudiants remportant un hackathon organisé au sein de l’école pour réaliser un stage chez eux.

Une solution gagnant-gagnant pour l’école qui met ainsi à disposition ses locaux et ses étudiants en échange d’un accès privilégié à des stages ouverts par les entreprises. “Ils souhaitaient prendre un stagiaire, au final ils en ont pris quatre” précise d’ailleurs Jamie pour souligner la réussite de telles initiatives.

Cette stratégie de l’école pour s’imposer dans le recrutement de développeurs prend ainsi du temps et bien que de nombreuses success stories existent, l’école peine à attirer davantage d’étudiants que les 600 qui disposent gratuitement d’un logement dans une résidence qui fait face à l’école. “Notre enjeu est le recrutement local” reconnaît Jamie qui souligne l’immense difficulté que les élèves peuvent avoir à se loger dans cette région parmi les plus chères des Etats-Unis.

Car même les 600 élèves qui sont logés dans la résidence doivent pour la plupart se salarier pour mener leurs études. Si bien que l’école, presque vide pendant la journée se remplit à partir de 5 heures du soir. “En général, on voit encore des élèves à 2 heures du matin en train de coder” souligne Gaëtan, qui rappelle que l’une des caractéristiques de 42 est d’être ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Jamie précise par ailleurs que la résidence a tellement de succès qu’ils ont été contraints d’ouvrir une liste d’attente. Dans le même temps, 1 400 places sont encore disponibles pour que l’établissement tourne à plein régime…

Etudiant à 42, Logan présente les travaux de design qu’il a réalisé au cours de ses projets
Etudiant à 42, Logan présente les travaux de design qu’il a réalisé au cours de ses projets

Une pédagogie de rupture qui place l’élève au centre du parcours

Et pourtant, le programme de cette école est doté d’immenses atouts, à commencer par celui de se former au métier le plus demandé de la Silicon Valley (et aussi le plus rémunérateur – un développeur touche 120 000 dollars pour un stage chez Uber en moyenne).

Ecole 42, également très innovante au niveau pédagogique, ne propose pas un cursus assuré par des enseignants. Pour cette raison, l’établissement s’adresse en particulier à des profils autodidactes qui souhaitent se former avec le soutien de leur pairs.

Ce modèle de peer-to-peer learning représente d’ailleurs un élément central de l’école : après chaque examen, ce sont des élèves volontaires qui corrigent les projets. Il s’agit d’un processus collaboratif où l’élève corrigé doit défendre son travail face à l’élève correcteur. L’élève corrigé doit en effet apprendre à expliquer la logique de son travail et à argumenter sa démarche, pas simplement à rendre un copie et attendre le verdict. On est donc loin de la correction de copies anonymes qui officie encore à l’université.

La directrice d’Ecole 42, Sophie Viger, est très attachée à ce modèle pédagogique unique et considère qu’il représente une opportunité exceptionnelle pour des jeunes qui ne se reconnaissent pas dans le modèle scolaire traditionnel. Selon elle, 42 permet de faire émerger des profils plus atypiques en proposant notamment à chacun d’avancer à son rythme, sans stigmatiser les “décrocheurs” qui ont peut-être simplement pris du retard car ils ont un second boulot à côté. C’est pourquoi certains réalisent leur scolarité en 1 an et demi et d’autres en six années.

L’école, dont l’objectif est également de promouvoir l’esprit entrepreneurial, organise très régulièrement des conférences avec des fondateurs de startups ou des mentors issus de grands noms de la tech afin de les inspirer mais aussi de donner aux élèves la chance de se construire un important réseau professionnel.

Pour s’orienter dans son parcours de formation, un tableau de bord personnalisé permet à chaque étudiant de suivre ses prochains objectifs et d’avoir le récapitulatif des compétences acquises. Ce portfolio représente également pour chaque élève une véritable opportunité pour présenter l’étendue du travail réalisé.

Quand gratuit passe pour un scam

Logan a décidé à rejoindre l’école après avoir lu un article publié dans Wired, un mensuel américain qui fait autorité dans le milieu de la tech. Il reconnaît que l’effet “trop beau pour être vrai” a été sa première réaction. Un raisonnement cohérent dans un pays où formation supérieure de qualité rime presque systématiquement avec droits d’inscriptions très élevés.

L’autre aspect qui peut rebuter les étudiants, reconnaît Logan, est le fait que l’école ne propose pas de diplôme reconnu. Pourtant ce dernier considère sans hésiter que les compétences qu’il a pu acquérir lui permettront de trouver facilement sa place comme développeur, son stage chez Ford l’ayant d’ailleurs déjà positionné pour intégrer l’entreprise à la fin de son parcours à 42.

42 en pleine croissance internationale

C’est également le raisonnement de Florian Bucher qui considère que le succès de l’école ne se fera que par la réussite des élèves. Un processus qui va bien sûr durer le temps que le bouche à oreille se fasse et que les alumni commencent à essaimer dans leurs entreprises respectives. De l’avis de Jamie, les alumnis semblent déjà représenter d’excellents ambassadeurs de l’école: “ils adorent revenir pour parler à des tables rondes et se sentent encore un peu chez eux lorsqu’ils reviennent”.

Et si la greffe a toujours du mal à prendre outre-atlantique, le modèle 42 a en revanche très bien décollé sur les autres continents avec 9 écoles déjà ouvertes et une dizaine en cours d’ouverture. Contrairement à Paris et Fremont, ces écoles ne sont pas financées sur les deniers personnels de Xavier Niel, elles doivent en revanche respecter le principe de gratuité totale.

Cynisme de la Silicon Valley ou compétition trop brutale ?

Dans une région du monde où les innovations et les ruptures sont constamment mises en avant, la réussite en demi-teinte de 42 Silicon Valley peut laisser perplexe. L’une des raisons est peut-être que malgré une posture progressiste, la Silicon Valley reste hermétique aux initiatives qui veulent réellement changer le système de formation et que finalement, le modèle de la “Ivy League” lui convient parfaitement. Une autre raison est peut-être que dans un environnement ultra-compétitif qu’est l’enseignement supérieur ici, 42 Silicon Valley doit affirmer encore davantage sa place, car même la gratuité des études est de moins en moins différenciant, il suffit pour s’en convaincre d’observer la récente gratuité du City College of San Francisco.


Sébastien Louradour
Ecrit par
Sébastien Louradour
Basé à San Francisco, je décrypte les dernières tendances et signaux faibles dans le domaine des technologies en particulier de l'IA, du transport, de la santé et de l'éducation.
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