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Ces femmes qui veulent diversifier la tech

Philothée
Philothée
11 février 2019

Le monde de la tech et de l’innovation manque encore cruellement de femmes et de diversité en général, mais de nombreuses initiatives s’emploient à corriger le déséquilibre.

En 2017, comme l’autrice de ces lignes le relatait dans un article pour Kiss My Frogs, une série de scandales ont éclaté qui ont mis au jour le sexisme systémique à l’œuvre dans la Silicon Valley. C’était quelques mois avant le début du mouvement #metoo, et de nombreuses femmes dénonçaient alors une culture et des agissements misogynes dans la Mecque de l’innovation.

L’année précédente, comme le rapporte The Elephant in the Valley, une enquête menée auprès de 200 femmes dans l’industrie de la tech avait révélé que 60 % des femmes interrogées avaient été l’objet d’avances sexuelles non désirées, 66 % se sentaient exclues d’activités de networking à cause de leur genre et 90 % avaient observé des comportements sexistes lors de conférences ou de séminaires.

Collage par The Cut

La partie émergée de l’iceberg

Mais ces attitudes hostiles ne sont que la partie émergée de l’iceberg, dans un environnement professionnel au sein duquel les femmes restent très peu représentées. Aux États-Unis, selon un rapport de 2016 de the Equal Employment Opportunity Commission, la tech emploie moins de femmes et de minorités que les autres industries, en particulier pour les rôles de management et de direction. Toujours aux États-Unis, d’après une étude du Pew Research Center publiée en janvier 2018, les emplois dans les STEM ont progressé de 79% depuis 1990, mais la part des femmes y est restée à peu près la même. Elles sont très minoritaires dans l’ingénierie (14%), et leur part dans l’informatique est passée de 32% à 25%.

En France, ce n’est pas beaucoup mieux. “Les femmes ne sont que 28% dans les métiers du numérique, et ne sont que 10% à la tête de start-ups,” souligne dans Cheek Magazine Delphine Remy-Boutang, fondatrice de l’agence numérique The Bureau et à l’origine de la Journée de la femme digitale. En mars 2018, le 4e baromètre des femmes de l’entrepreneuriat tech publié par StartHer (une association fondée en 2010 pour encourager les vocations tech et entrepreneuriales chez les jeunes filles et les femmes) en partenariat avec KPMG soulignait de nettes améliorations : la proportion des femmes dirigeantes a gagné 1,5 points par rapport à l’année précédente, et elles ont levé 13% de fonds en plus. Les petites ombres au tableau, c’est que cela ne représente que 7% des montants levés au total, et que le ticket moyen des femmes reste deux fois moins élevé que la moyenne de marché. Bref, “beaucoup de bonnes nouvelles cette année, mais encore des chantiers sur lesquels travailler…”.

Pourquoi avons-nous besoin de diversité ?

Ce manque de diversité est un problème non pas seulement pour le principe, mais parce que des innovations censées avoir un impact sur la société tout entière ne peuvent pas être développées par des personnes qui ont toutes le même profil socio-économique et démographique. On peut en prendre pour preuve l’émergence de la femtech, principalement portée par des femmes, qui innove pour répondre aux besoins de la moitié de l’humanité, traditionnellement ignorés par le reste de l’industrie. Aujourd’hui, l’importance de la diversité est particulièrement cruciale pour l’IA et le machine learning, où seuls 12 % des leaders sont des femmes, selon une enquête menée par Wired et la start-up canadienne Element AI. Comme l’écrit le magazine américain, ce chiffre “suggère que le groupe qui est censé être en train de dessiner le futur de la société est encore moins inclusif que l’industrie de la tech en général.”

Or, “aujourd’hui, un robot, une intelligence artificielle, elle ressemble à celui qui l’a conçue”, soulignait lors de la Journée de la femme digitale Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’État au numérique. Avec le lot de biais conscients ou inconscients que cela implique : souvenons-nous du service photo de Google qui, en 2015, avait identifié des personnes noires comme des gorilles, ou du chatbot Tay lancé en 2016 par Microsoft sur Twitter, qui était devenu un troll raciste et sexiste en moins de vingt-quatre heures. La solution ? Plus de diversité. Comme l’explique à Wired Anima Anandkumar, professeure au California Institute of Technology, “les équipes diverses sont plus susceptibles de repérer des problèmes qui pourraient avoir des conséquences sociales négatives avant le lancement d’un produit.”

Des réseaux pour attaquer le mal à la racine

Pour rééquilibrer la balance, reste à comprendre pourquoi les femmes sont aussi peu nombreuses dans la tech. Ça commence très tôt, dès l’école puis l’université, où les filles et jeunes filles qui le souhaiteraient ne sont pas assez encouragées à suivre des filières scientifiques ou technologiques. “On connaît bien le problème du goulot d’étranglement bien en amont de l’entrée dans ces filières”, explique à Kiss My Frogs Joanna Kirk, de StartHer. Elle cite un article des Échos : “la proportion d’étudiantes dans les filières tech est inférieure à 15 %, et ne cesse de diminuer.” Pour elle, il convient d’investir dans l’éducation tech dès le plus jeune âge, comme le font la Chine et le Japon, où “l’écart de représentation entre les sexes dans la tech est largement inférieur à celui qu’on constate aux États-Unis et en Europe.” Les initiatives privées se multiplient aussi : l’organisation à but non lucratif AI4All, soutenue par Melinda Gates, organise des summer schools pour enseigner l’intelligence artificielle aux femmes et aux minorités ; en juin 2018, Women in AI, un groupe international d’expertes de l’IA, a tenu à Station F le premier atelier à destination des lycéennes ; en 2014, Google a lancé Made with Code, une initiative qui valorise les collégiennes et lycéennes ayant des compétences en programmation.

Une fois ces femmes arrivées sur le marché du travail, elles font face à des réseaux masculins très organisés dans lesquels elles ont du mal à s’insérer. “Les groupes masculins ont toujours existé, et ils sont hyper fermés. Le business se fait entre hommes au polo, au golf, dans les clubs sportifs… Ils savent que se réunir est essentiel”, note dans Cheek Magazine Alma Rota, cofondatrice et directrice du numérique de Positive Media et membre de Quelques femmes du numérique. Delphine Remy-Boutang appuie : “Il est primordial de se rassembler et de se recommander, les hommes font ça très bien.” D’où l’émergence de réseaux professionnels de femmes. Aux États-Unis, ils s’appellent Women of Silicon Valley, Women in AI ou encore Women in ML, un atelier organisé pendant la conférence NIPS, grand-messe annuelle de l’IA, pour permettre aux femmes de présenter leurs travaux. En France, nous avons la Journée de la femme digitale et StartHer, mais aussi des réseaux plus anciens et moins centrés sur la tech, comme Féminin Pluriel, le médiaClub’Elles ou l’agence Brisez le plafond de verre. Dans Cheek Magazine, Joanna Kirk note la spécialisation croissante de ces réseaux, avec des structures réunissant les femmes dans la data, l’intelligence artificielle, la blockchain, etc.

Le nerf de la guerre, c’est aussi la visibilité de ces femmes. C’est pourquoi Delphine Remy-Boutang a réuni 14 start-uppeuses françaises pour une photo répondant au magazine Capital, qui ne citait aucune femme dans un article de 2017 sur les start-ups en France.

StartHer, de son côté, veut développer une activité de mise en relation entre employeurs et candidates : “Nous sommes régulièrement sollicitées par des entreprises ou startups à la recherche de profils féminins tech et qui nous disent avoir du mal à atteindre des candidates”, explique Joanna Kirk à Kiss My Frogs. Car enfin, la responsabilité d’une plus grande diversité dans l’industrie de la tech et de l’innovation appartient aussi aux entreprises. Certaines s’y collent déjà, comme Netflix qui accorde des congés parentaux à ses salariés aux États-Unis (l’un des seuls pays au monde à ne pas prévoir de congé maternité), la plate-forme de management de réseaux sociaux Buffer, qui a rendu publique sa grille de salaires (comme Alan en France) et s’est dotée d’un outil de suivi de la diversité, ou encore Asana, qui contrecarre ses biais de recrutement inconscients en mettant en place une première étape de sélection anonyme.

Signe des temps, le conseil en diversité est en plein boom dans la Silicon Valley, avec une approche qui met la responsabilité sur l’industrie toute entière, et pas que sur les femmes. “C’est l’exact opposé de Lean In (l’approche développée par Sheryl Sandberg, numéro deux de Facebook, ndlr), explique au Guardian Valerie Aurora, fondatrice de Frame Shift Consulting, qui travaille avec Google, Square, Slack Spotify ou encore Yelp. Tout a été formulé en termes de ‘qu’est-ce que les femmes peuvent faire pour lutter contre le sexisme’. Je le reformule en ‘qu’est-ce que les hommes peuvent faire pour stopper le sexisme’, parce que c’est leur responsabilité.” Tout un programme.


Philothée
Ecrit par
Philothée Gaymard
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