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Demain les objets connectés témoins au tribunal ?

LD
Lilas
27 mai 2017

Devenus nos compagnons du quotidien, les objets connectés nous connaissent de mieux en mieux. Jusqu’à un jour nous trahir ? Installés dans nos maisons, portés à notre poignet ou intégrés dans l’habitacle de notre voiture, ces objets dits “intelligents” amassent et stockent un nombre incalculable d’informations nous concernant. Or ces données peuvent se révéler, dans le cas d’une affaire judiciaire ou d’un meurtre, bien utiles pour la police et les tribunaux… Bienvenue dans une nouvelle ère de la justice : celle qui fait témoigner votre Amazon Echo ou votre télé Samsung à la barre.

En novembre 2015, Victor Collins, 47 ans, est retrouvé complètement immergé dans la baignoire de son ami James Andrew Bates, 31 ans. La victime est morte à la suite d’un étranglement, probablement aggravé par la noyade, comme le rapporte la presse locale. James Bates relate aux enquêteurs qu’il a organisé une soirée avec quatre de ses amis pour regarder un match de football américain. Vers une heure du matin, il va se coucher, laissant Collins et Mc Donald, un de ses amis, seuls dans son appartement. Il déclare, le lendemain, avoir retrouvé le corps sans vie de Collins dans sa baignoire au petit matin. Après vérification de l’alibi de Mc Donald, les suspicions se portent très vite sur Bates, dont le discours de défense apparaît incohérent. Pire, des témoins l’auraient aperçu entre une et trois heures du matin en train de transporter des bonbonnes d’eau. En février 2016, James Bates est poursuivi et accusé du meurtre de Victor Collins. Cependant, pour les enquêteurs, il reste encore à prouver sans doute possible sa culpabilité.

Homme de son temps, James Bates était l’heureux propriétaire de quelques objets connectés. Parmi eux, Tech Crunch rapporte qu’il y avait un thermomètre autorégulateur Nest, un système d’alarme Honeywell qui vous alerte sur votre smartphone en cas d’effraction et l’assistant domestique Amazon Echo. Ce dernier fonctionne comme un système audio intelligent qui vous permet, sur simple commande vocale (appelé le “wake word” ou “mot d’éveil” en français), de jouer votre playlist préférée ou la radio, mais aussi de vous renseigner sur la météo, les titres de presse ou encore de réguler la luminosité si l’appareil est branché à votre système d’éclairage, par exemple. Pour fonctionner de manière fluide et rapide, Amazon Echo est doté de sept micros, qui lui permettent de capturer l’environnement sonore en permanence, à l’affût de ce “wake word”. C’est cette particularité qui a fait de l’Amazon Echo de James Bates le témoin clef du meurtre de Victor Collins. Cette affaire est l’une des premières — on compte également une affaire de meurtre conjugal dans le Connecticut dans laquelle un FitBit a été utilisé comme témoin — dans laquelle la justice a formellement interviewé un objet connecté pour éclaircir les circonstances d’un meurtre. Quelles sont les questions soulevées par ce précédent ? Comment doit-on, dans ce contexte, envisager notre rapport aux objets connectés ?

Richard Dabate condamné pour le meurtre de sa femme grâce au bracelet connecté Fitbit
Richard Dabate condamné pour le meurtre de sa femme grâce au bracelet connecté Fitbit

L’objet connecté : un témoin idéal ?

Dans le Times, en janvier 2017, Mark Stokes, directeur des investigations numériques à Scotland Yard, expliquait : “La scène de crime de demain va être au coeur de l’internet des objets. Un frigo avec des caméras wifi va pouvoir enregistrer les mouvements de potentiels suspects et des propriétaires. Les sonnettes électroniques, connectées directement via smartphone, montreront qui est derrière la porte, permettant au propriétaire de l’appartement de laisser entrer ou non la personne. Or, toutes ces activités virtuelles laisseront des traces sur le log.” En exploitant ces logs d’activités, les investigateurs pourront ainsi faire “parler” la scène de crime. Une aubaine dans les cas où le suspect ne se montre pas très coopératif, comme dans le cas du meurtre de Victor Collins. Conscient de la massification de l’adoption des objets connectés, Mark Stokes et ses équipes sont en train de concevoir un kit d’investigation numérique permettant d’extraire les informations stockées ou présentes in situ. Ce qui augure un futur où les enquêteurs n’auront plus qu’à pénétrer sur la scène de crime, munis  d’un appareil qui capture toutes les données des objets présents dans la pièce. Cette évolution logique de l’investigation criminelle repose sur l’idée que l’objet connecté est un témoin objectif et impartial. Mais est-ce aussi simple ?

L’authenticité et la fiabilité de la preuve en jeu

Lors d’une présentation à la conférence Re:Publica à Berlin,  le 8 mai dernier, Frederike Kaltheuner et Camilla Graham Wood, de l’ONG Privacy International, appellent à la plus grande prudence. Car selon elles, comme l’analyse ADN en son temps, le simple recueillement de données enregistrées n’est pas exempt d’erreur d’interprétation. “Alors que nous sommes à l’aube de l’internet des objets, il nous faut trouver les experts qui puissent interpréter correctement les traces d’activité”, souligne Millie Graham. D’autre part, ces données peuvent être manipulées ou falsifiées par des hackers, en créant de faux enregistrements audio, par exemple dans le cas d’Amazon Echo, pour inculper une personne innocente. “Trop se reposer sur l’idée que ces objets sont des témoins neutres et sans faille est une conception inexacte des technologies et de leurs usages”, insiste Frederike Kaltheuner. En filigrane se dessine un autre changement incontournable pour l’institution judiciaire : celui de l’interprétation légale des traces numériques.

Coupable ou non : à qui profite l’asymétrie de l’information ?

Mais revenons à notre affaire digne d’un roman d’Agatha Christie : James Bates, son Amazon Echo et le meurtre de Victor Collins. Lors de l’interpellation de Bates, la police saisit donc son Amazon Echo. Pour pouvoir interroger les données de l’appareil, ils demandent par mandat à Amazon de leur livrer les données transmises sur leurs serveurs. La firme californienne les autorise à accéder aux transactions, mais refuse de livrer les enregistrements audio, en convoquant le premier amendement : ce serait une “violation des droits du consommateur”. Mais quelques mois plus tard, fin février 2017, c’est l’accusé lui-même qui décide d’accorder à la justice le droit d’accéder à ses données. Qu’est-ce que les enquêteurs espéraient trouver sur cet Amazon Echo ? Un enregistrement où Bates demande à son assistant Alexa “comment se débarrasser d’un noyé ?” ou “comment nettoyer du sang ?” ou un ebook compromettant ? Et qu’ont-ils véritablement trouvé ? Nul ne le sait. Mais ce qui est certain, c’est que James Bates lui-même ne savait pas ce que son assistant domestique pouvait dire de lui — à son insu. Ce précédent interroge la relation de pouvoir qui s’établit donc entre l’objet et le consommateur. A priori, on estime qu’un utilisateur d’Amazon Echo (ou son équivalent Google Home) est implicitement d’accord pour se laisser “surveiller” par ces machines, mais parce que le flou persiste sur les données qui sont collectées et ce qu’elles peuvent dire de lui, on peut arguer qu’on ne sait pas vraiment à quoi il dit “oui”. Cette asymétrie de l’information pose un défi éthique qui ne sera résolu que par plus de transparence pour l’utilisateur de ces machines.

À l’heure où les objets connectés font partie intégrante de nos vies quotidiennes et peuvent rendre des comptes en notre nom à la justice, la question qui se pose n’est pas s’ils doivent intervenir dans des affaires criminelles : Ils le font déjà. Il ne s’agit pas non plus de développer une rhétorique pessimiste vis-à-vis de la technologie. Au contraire. Il s’agit de pousser ces objets – et donc les firmes qui les fabriquent – à faire oeuvre de transparence. Les propriétaires d’objets connectés doivent être en mesure de savoir ce qu’ils collectent sur eux. Cette question immédiate, urgente même, doit mobiliser ingénieurs, firmes et consommateurs, ensemble. Car si la technologie peut apporter une aide précieuse à la justice, elle n’est pas plus infaillible que l’homme et ne garantit pas d’éviter les erreurs judiciaires. À l’ère des objets connectés, il faut, plus que jamais, rester vigilants.


LD
Ecrit par
Lilas D
Journaliste, chercheuse et consultante. Depuis Berlin, j'écris sur les enjeux sociétaux des technologies et questionne le futur que nous sommes en train de construire.
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