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Etat-plateforme

Qu’est-ce que “l’État plateforme” ?

LD
Lilas
28 mai 2017

Fraîchement nommé secrétaire d’État le 17 mai dernier, Mounir Mahjoubi oeuvrera à la transformation numérique de la France. Parmi les projets phares qu’il a annoncés, une “stratégie pour l’État plateforme”. Mais qu’est-ce que c’est, au juste ?

En 2013, dans leur livre L’Âge de la Multitude, les deux hauts fonctionnaires Nicolas Colin – actuellement directeur d’un incubateur de start-ups – et Henri Verdier – actuel directeur interministériel du numérique – évoquent pour la première fois en France le concept d’“État plateforme”, s’inspirant d’un article de 2010 de Tim O’Reilly, éditeur à succès de livres tech. Les deux auteurs utilisaient le concept de “multitude” pour évoquer les contributions individuelles permises par le numérique à travers tout un tas d’interfaces ouvertes. C’est la multitude qui fait tourner l’économie numérique telle qu’on la connaît : du crowdfunding pour financer un projet sur le site de financement participatif Kickstarter aux contributeurs passionnés du projet d’encyclopédie universelle collaborative Wikipedia. Appliqué à l’État, le concept de plateforme implique donc que ce dernier mette à disposition auprès de citoyens ou d’organisations tierces des données collectées par différents acteurs publics telles que les bases d’adresses, les offres du Pôle Emploi ou encore la localisation des taxis.

Le rapport “Des start-ups d’État à l’État plate-forme”, co-écrit en janvier 2017 par le même Henri Verdier, directeur interministériel du numérique et du système d’information et de communication de l’État (DINSIC) et l’entrepreneur Pierre Pezziardi, entrepreneur en résidence au sein de la DINSIC et animateur de l’incubateur de start-ups d’État, défend l’idée qu’il faut moderniser les services publics grâce des méthodologies plus “agiles”, empruntées au monde des start-up. Pour eux, c’est un impératif d’abord pour s’adapter aux usages connectés des Français puis aussi pour moderniser l’action publique. Enfin, ils avancent un autre argument : si l’État ne travaille pas à l’actualisation de ses services numériques, ceux-ci risquent de subir une vampirisation de la part des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) ou d’autres étoiles montantes de la Silicon Valley, comme Uber. Quelles sont les spécificités de ce concept d’État plateforme ? Et ses limites ? Voici quelques clés pour comprendre.

Résoudre les “manqués” de l’action publique

L’action de l’État plateforme est double : elle créé des services plus simples tout en participant à changer le fonctionnement de l’État. À ce titre, Henri Verdier et Pierre Pezziardi pensent qu’elle peut sauver l’action publique de sa “tragédie d’exécution”. Dans leur rapport, ils soulignent ainsi que les problèmes du service public ne peuvent être corrigés par le biais d’un grand plan national ou en ajustant les mesures. Invité à l’incubateur civic tech Liberté Living Lab à Paris, fin mars 2017, Pierre Pezziardi confiait : “Il n’y aura pas de transformation digitale à innovation constante.” C’est pourquoi, en 2013, un incubateur de start-ups d’État a été créé pour développer l’ensemble de ces futurs services.

Lancer un incubateur d’Etat

Car l’État plateforme s’appuie sur des individus pour innover, et non pas sur une impulsion venue “d’en haut”. “Une start-up d’État n’a pas besoin de capital privé : c’est simplement une équipe de deux à quatre personnes, dirigée par un agent public, financée par une administration et totalement autonome pour satisfaire ses usagers, comme le ferait une startup Internet. Elle impose de s’appuyer sur un “intrapreneur”, déterminé à résoudre un problème identifié, et des utilisateurs volontaires qui vont créer de la conviction autour des premiers bénéfices observés”, écrivent Verdier et Pezziardi. Chaque start-up se voit dotée de 200 000 euros et a une période de six mois d’incubation pour trouver son public. Le but final de ces équipes d’intrapreneurs est de générer des ressources qui seront exploitables par d’autres entités, via des APIs ou encore des services web.

Simplifier l’accès à ses aides

Quatre ans après le lancement de l’incubateur d’État, on compte déjà vingt services innovants et qui répondent à des manqués de l’action publique : l’invisibilisation des offres sur Pôle Emploi ou le manque de lisibilité des aides sociales, par exemple. C’est sur ce créneau que se positionne Mes Aides, un simulateur de droits qui permet d’estimer les droits aux prestations et aides sociales les plus courantes, afin d’assister les demandeurs d’aide qui, avec l’élargissement de la protection sociale, se trouvent face à une multiplication des guichets d’aide. Le service, encore en version bêta, sert déjà à effectuer près de 50 000 simulations par jour par les demandeurs d’aide et par les services sociaux eux-mêmes.

Des limites de penser l’État comme une start-up

Si l’État plateforme peut apparaître comme l’évolution logique pour que l’institution étatique innove  à l’heure du numérique, il reste de nombreuses questions en suspens à définir. Parmi elles, celle du périmètre que recouvre l’État plateforme : est-ce que l’on y fait entrer l’ensemble des services d’État, ou seulement les services numériques ? Plus concrètement, concernant les priorités d’action : faut-il d’abord augmenter l’effort d’ouverture des jeux de données des administrations publiques, créer des services ayant pour but de moderniser et rendre l’action publique plus transparente, ou développer, sur le modèle de France Connect, une forme d’identification sécurisée et contrôlable par les citoyens pour qu’ils aient une certaine maîtrise sur leurs données personnelles ?

Innovation ou marketing ?

Autre critique constructive qui mérite d’être mentionnée : dans Internet Actu, le journaliste Hubert Guillaud appelle à prendre de la distance avec la vision “efficace” inhérente au discours start-up de l’État plateforme. Pour lui, cette notion est construite dans une rhétorique de “marketing de l’innovation” qui doit constamment optimiser l’existant pour gagner plus de temps. Or, est-ce bien là la finalité d’un service public ? Égratignant le vernis séduisant de l’État plateforme, le journaliste s’interroge sur la philosophie derrière le concept : “Penser que tout est ubérisable ou plate-formisable revient à nier la différence essentielle entre un système public, qui ne peut pas faire abstraction de la motivation de ses décisions et de ses finalités, ni des valeurs d’équité qu’il doit porter, et un système privé qui n’est pas tenu par les mêmes obligations.” Si l’on suit sa pensée, il serait donc difficile de séparer la notion d’État-Plateforme d’une vision d’inspiration “libérale”.

La plateforme, un concept que les citoyens doivent s’approprier

En soi, le concept de plateforme, pensé comme une optimisation des services étatiques, n’est donc pas neutre. Raison pour laquelle le penser est un exercice intellectuel stimulant pour notre démocratie connectée. À mesure que le concept se fera connaître, d’autres traditions politiques théoriseront elles aussi leur propre approche de l’État plateforme. Dans quelques années, il n’y aura plus une seule manière de l’envisager, mais plusieurs versions entre lesquelles il faudra choisir. Après le revenu universel ou la blockchain, voilà un autre concept potentiellement chargé sur le plan idéologique que les différentes parties prenantes doivent faire l’effort de questionner, pour mieux se l’approprier. Le tout sans oublier ceux au service de qui tout cela est censé se faire : les citoyens.


LD
Ecrit par
Lilas D
Journaliste, chercheuse et consultante. Depuis Berlin, j'écris sur les enjeux sociétaux des technologies et questionne le futur que nous sommes en train de construire.

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Commentaires (1)

Les commentaires sont fermés.

  1. Jean-Marc Lazard dit :

    Merci pour votre article. Modeste contribution de ma part, je trouve intéressante la façon dont la Grande-Bretagne cherche à amplifier/accélérer cette même démarche d’Etat plateforme, pour permettre de porter à l’échelle de l’ensemble des corps de l’administration ce que peuvent faire les start-ups d’Etat : s’appuyer sur les les start-ups pour en faire le principaux fournisseurs de l’Etat, grâce à une Digital Marketplace qui met à disposition des tous les acheteurs publics la liste des fournisseurs qui se sont engagés sur toutes une série de conditions obligatoires (type de cloud, localisation des données, réversibilité, pricing maxi connu à l’avance, framework juridique et pénalités …). Bref, un bon moyen :
    1/ de booster la modernisation des services de l’Etat
    2/ de flêcher la commande publique vers des founisseurs qui s’engagent sur des critères dont la plupart ne peuvent être remplies que par des PME ou startups locales (pour rappel, en France, 60% du marché du logiciel est issu de la commande publique, or il n’est que marginalement flêché vers les PME et startups françaises)
    Les liens vers cette Digital Market Place : https://www.gov.uk/government/collections/digital-marketplace-buyers-and-suppliers-information

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