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La technologie peut-elle rendre l’élevage plus humain et écolo ?

Philothée
Philothée
8 avril 2019

Bœuf génétiquement édité, foie gras in vitro… Chercheurs et start-ups utilisent le pouvoir de la génétique et de la technologie pour rendre l’élevage plus éthique. Mais est-ce que ça marche ?

En ce mois de mars 2019, la cover story du magazine américain Wired est résolument futuriste : “Une industrie de l’élevage plus humaine, grâce à CRISPR”, titre le mensuel. L’article évoque le travail de la généticienne animale Alison Van Eenennaam, qui s’emploie depuis deux ans et demi à éditer génétiquement le bétail — spécifiquement, des bœufs — pour qu’il réponde mieux aux besoins de l’industrie agroalimentaire. Elle cherche notamment à faire naître exclusivement des veaux mâles ou, plus précisément, des veaux qui se développeront tous comme des mâles (c’est-à-dire avec plus de viande), même ceux qui sont génétiquement femelles.

Pour la chercheuse, CRISPR permet simplement d’accélérer un processus dont les éleveurs sont familiers depuis des siècles, eux qui optimisent leur bétail à force de croisements entre les individus les plus performants. Et ce serait un moyen de rendre l’industrie moins cruelle, notamment en cessant de faire naître des femelles dont les éleveurs de bœufs ne veulent pas, mais aussi des poussins mâles que l’industrie des œufs tue juste après la naissance, par exemple.

La couverture du magazine Wired de mars 2019

À la recherche de l’animal d’élevage parfait

Pour quiconque s’intéresse un peu au bien-être animal, l’article est pourtant difficile à lire. Alison Van Eenennaam dit vouloir utiliser CRISPR pour rendre l’élevage plus humain, mais elle ne se désintéresse absolument pas de l’objectif principal de cette industrie : augmenter ses rendements de viande. Elle travaille ainsi à un projet pour remplacer le gène responsable de la création du sperme de taureaux “normaux” par celui d’animaux “d’élite”, afin que tous puissent transmettre à leur progéniture les gènes associés à une viande bien marbrée, une croissance rapide, ou encore le fait de n’engendrer que des animaux sans cornes.

Et elle n’est pas seule dans sa quête des animaux d’élevage parfaits. En janvier 2019, des chercheurs britanniques ont annoncé leur intention d’élever des poulets immunisés contre la grippe aviaire grâce à une “incision génomique”. À l’Université du Missouri, le généticien Randall Prather a produit des porcs résistants au syndrome dysgénésique et respiratoire du porc (SDRP), une maladie “qui coûte un demi-milliard de dollars à l’industrie américaine du porc chaque année”, rappelle Wired. Au Brésil, des scientifiques ont conçu des boeufs Angus dotés d’un gène qui les rend résistants à la chaleur, pour faire face au changement climatique. Bref, le bétail reste un produit qu’il convient d’optimiser. Et ces solutions n’attaquent pas à la racine les absurdités du système (comme le fait que l’industrie des œufs tue les poussins mâles qui ne peuvent pas pondre, tandis que l’industrie des poulets tue les poussins femelles qui ne donnent pas assez de viande). Elle n’aborde pas non plus les impacts environnementaux de l’élevage industriel, qui sont pourtant colossaux.

Suprême, "le seul foie gras qui ne tue pas le canard" (et qui ne le gave pas non plus)

Steaks et foie gras in vitro

Nous nous trouvons aujourd’hui face à une équation apparemment insoluble : pour contenir le réchauffement climatique, une équipe de scientifiques recommande dans une étude publiée en octobre 2018 dans Nature de diminuer de 80% la consommation de bœuf d’ici à 2050 au niveau mondial, de 88% celle de porc, de 70% celle d’agneau et de 50% celle de volaille, relate Le Monde. Certes, l’Inde compte 40% de végétariens ; mais dans d’autres pays, comme la France, ils ne représentent que 2% de la population. Malgré la progression du flexitarisme (le fait de ne manger de viande qu’occasionnellement), l’objectif semble difficilement atteignable.

C’est là — peut-être — qu’entre en scène la viande de synthèse, aussi appelée viande de culture. Le concept est simple : on prélève par biopsie des cellules-souches sur un animal, et l’on plonge ces cellules dans un bain de nutriments qui vont leur permettre de se multiplier jusqu’à former un vrai morceau de viande. L’ensemble du processus et des questions qui y sont liées est très bien expliqué par cette vidéo du Monde :

On se souvient qu’en 2013, le pionnier de la viande in vitro Mark Post s’était fait connaître pour son “Frankensburger” ; depuis, il y a aussi eu des boulettes de viande en 2016 et un sandwich au poulet en 2017. Autant de coups de comm pour montrer que la viande de culture est déjà là, même si elle ne se trouve pas encore dans les rayons du supermarché ou sur l’étal du boucher. Aujourd’hui, plusieurs entreprises sont sur le créneau de la viande sans abattage (mais pas toujours sans souffrance animale, comme l’explique la vidéo du Monde) : Memphis Meats aux États-Unis, Mosa Meat aux Pays-Bas, Aleph Farms en Israël et, sur un créneau un peu différent, la française Suprême, qui dit développer un foie gras sans tuer de canards (plusieurs personnes ayant cru à une blague, la start-up a même eu droit à un article du service de fact-checking de Libération).

La viande “propre”, c’est possible ?

Toutes promettent un “élevage” bien plus respectueux de l’environnement, du bien-être animal et de la santé humaine, puisque cette viande-là n’a pas besoin d’être boostée aux antibiotiques. Des promesses à nuancer. Par exemple, les bains de nutriments sont pour le moment eux aussi d’origine animale et clairement pas exempts de souffrances. D’autre part, en février 2019, deux chercheurs d’Oxford ont établi que sur le long terme (à l’échelle de quelques centaines, voire un millier d’années), la viande de culture aurait un plus grand impact sur les émissions de gaz à effet de serre que la viande “traditionnelle”. Car si elle produit moins de méthane, elle génère davantage de CO2, un gaz qui a un effet cumulatif bien plus important. Ceci étant dit, cette étude ne prend pas en compte les autres impacts environnementaux de l’élevage traditionnel, comme sa gourmandise en eau, ni le fait que libérer des terres agricoles grâce à la viande de culture pourrait permettre de mener des opérations de reforestation et donc de stockage de CO2.

Au-delà de ces questions d’experts, le débat aujourd’hui est largement théorique, entre ceux qui estiment que la viande de culture est le seul moyen de mettre fin à l’élevage industriel, et ceux pour qui cette nouvelle mode n’est qu’une manière de plus pour les industriels de contrôler ce que nous mangeons. Les plus fervents défenseurs de cette innovation, en tous cas, semblent être les défenseurs de la cause animale, à l’image du militant américain Ben Shapiro, auteur du récent Clean Meat.

À chacun de se faire son opinion, mais en attendant et au lieu de modifier le génome des bœufs ou de faire pousser des foies gras in vitro, la solution est peut-être déjà toute trouvée : accepter de manger beaucoup moins de viande — et se soucier de sa provenance.


Philothée
Ecrit par
Philothée Gaymard
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