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Nos élections devraient-elles être électroniques ?

Philothée
Philothée
21 mai 2019

À l’approche des élections européennes, Yellow Vision a voulu se pencher sur ce que la technologie apporte à l’un de nos principaux rituels démocratiques : le vote. Et il semblerait qu’elle pose plus de questions qu’elle n’offre de réponses.

La numérisation de la vie physique est tellement bien lancée que certains prédisent un futur (très) proche dans lequel nos smartphones seront devenues de véritables télécommandes du monde qui nous entoure. Pourtant, un secteur semble résister encore et toujours à l’envahisseur tech : le vote. Du moins en France et dans une grande majorité des pays d’Europe, puisque de très grandes démocraties comme les États-Unis et l’Inde, et de plus petites comme l’Estonie utilisent régulièrement des outils de vote électronique. Avec plus ou moins de succès, et plus ou moins de garanties de respect des règles démocratiques.  À l’approche des élections européennes, Yellow fait le point.

Vote par Internet et cyber-attaques

D’abord, de quoi parle-t-on quand on parle de vote électronique ? L’expression recouvre deux réalités : d’un côté le vote à distance, par Internet (pratiqué en Estonie depuis 2005), de l’autre l’usage, dans les bureaux de votes, de machines à voter (utilisées massivement aux États-Unis et en Inde mais aussi, et vous ne le saviez peut-être pas, en France). Le vote électronique est censé résoudre un certain nombre de difficultés posées par le vote traditionnel avec bulletin papier et isoloir : il est plus économique, évite le gaspillage de papier, facilite le dépouillement et, dans le cas du vote par Internet, permet aux personnes qui ont du mal à se déplacer de participer plus facilement à ce rituel démocratique. En filigrane, il y a l’espoir de remobiliser des électeurs peu impliqués en modernisant les élections. “En rendant le vote plus accessible physiquement et/ou plus facile matériellement, on le rendrait plus massif”, explique un article de France Culture.

Mais aucun des deux modes de vote électronique n’est, pour le moment, parvenu à faire aussi bien que nos élections analogiques. Le vote par Internet, d’abord, qui est le moins pratiqué des deux. Depuis 2005, il s’est tout de même répandu en Estonie au point qu’un tiers des suffrages est aujourd’hui exprimé en ligne. Comme l’explique France Culture, cela est notamment permis par la “généralisation des cartes d’identité numériques”, qui “constitue un moyen très sûr d’authentifier les votants” — ce que la Norvège n’a pas réussi à faire, qui a abandonné le vote par Internet après un test en 2015 au cours duquel des électeurs avaient pu voter deux fois. Subsistent toutefois d’autres problèmes : le vote de chaque électeur lui est attribué de façon indélébile, même si l’information est cryptée, ce qui pourrait poser des problèmes dans des pays où les opposants au régime pourraient craindre d’être poursuivis. Et puis, sans isoloir, pas de garantie que le vote se fait sans pressions extérieures… Enfin, qui dit vote électronique dit risque de hacking. Lors des législatives de 2012, la France avait autorisé le vote à distance pour les Français de l’étranger, avant d’y renoncer en juin 2017 parce que la plateforme de vote faisait l’objet d’un “niveau de menace extrêmement élevé de cyberattaques”, selon l’Agence nationale de la sécurité des systèmes informatiques (ANSSI).

Premiers votes par Internet pour les Français de l'étranger en 2012

Des machines à voter peu fiables

Ensuite, il y a les machines à voter. Elles sont massivement utilisés en Inde depuis vingt ans : 1,4 millions de machines ont ainsi permis à 417 millions de personnes de voter en 2009, y compris des électeurs illettrés ou isolés. Aux États-Unis, elles font largement partie du paysage démocratique. En France, en 2007, 83 communes avaient reçu l’autorisation d’utiliser des machines à voter pour les présidentielles ; en 2017, 82 communes y ont eu à nouveau recours. Mais entretemps, un moratoire a bloqué l’installation de nouvelles machines, et en 2017 le ministre de l’Intérieur a annoncé dans sa feuille de route l’intention du gouvernement de les interdire. En cause, un nombre non négligeable d’erreurs : “au Mans, lors des élections de 2013, il sera constaté sur certaines machines plus de votes que de signatures ou plus de signatures que de votes. Un citoyen relèvera 56 erreurs”, relate Yannick Chatelain, enseignant chercheur à Grenoble École de Management, dans The Conversation. Chantal Enguehard, chercheuse au Laboratoire d’informatique de Nantes Atlantique, précise : “ces électeurs fantômes ne sont pas spécifiques au Mans, ces écarts sont systématiquement ‘trois à six fois plus importants’ avec le vote électronique qu’avec le vote papier.” Pas de quoi garantir la confiance des électeurs…

Aux États-Unis, ces problèmes techniques sont d’autant plus graves que 70% seulement des votes exprimés sur une machine ont fait l’objet d’une trace papier lors de la présidentielle de 2016 : en cas de doute, impossible de recompter les bulletins. Or les machines sont vieilles et sujettes aux pannes. Et si elles ne sont pas connectées à Internet, il est assez facile de les infecter en piratant les ordinateurs de ceux qui organisent les élections, estime le chercheur américain Alex Halderman. En Inde, le Center for Computer Security and Society de l’université du Michigan a mené un audit lors duquel ont été identifiées des fraudes potentielles soit sur les machines, soit sur les les logiciels qu’elles opèrent. En réalité, rappelle France Culture, aucun système de vote électronique à ce jour “n’a résisté aux tentatives de fraude, expérimentales ou malveillantes.” 

Se rajoutent enfin à tous ces problèmes des préoccupations éthiques : aux États-Unis, plusieurs médias ont ainsi dénoncé la collusion entre les entreprises fabricantes de machines à voter et certains élus. En 2003, raconte le Guardian, le CEO de l’un des principaux fabricants de machines à voter et important soutien financier de George W Bush a déclaré “s’engager pour aider l’Ohio à donner ses votes au président.” Plus près de nous, la Géorgie a voté l’achat de toutes nouvelles machines produites par E. S. & S. pour 100 millions de dollars, contre les recommandations d’un groupe d’experts informatiques et de la National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, qui recommandaient tous deux le retour à un scrutin papier. “La Géorgie est un excellent exemple de comment les vendeurs de systèmes de vote, en partenariat avec des élus, peuvent menacer le processus démocratique en convainquant les municipalités d’acheter des machines propriétaires et opaques, infiniment moins sûres que des systèmes papier qui coûtent trois fois moins cher”, écrit le New Yorker.

Pas de vote électronique sans papier

Faut-il alors s’accrocher au vote électronique ? Alors que la France semble bien partie pour lui dire définitivement non, les États-Unis persistent. En prévision des élections de 2020, le pays veut recréer de la confiance dans les machines à voter en remplaçant les systèmes défectueux par des machines BMD (ballot-marking devices) : celles-ci transforment le vote électronique en bulletin imprimé, que l’électeur peut valider avant de le soumettre à un scanner optique qui le comptabilisera. Mais, comme le raconte le Guardian, ce système n’est toujours pas capable de garantir l’intégrité du scrutin aussi bien que le simple vote papier.

Début mai 2019, Microsoft a lancé la plateforme ElectionGuard pour “protéger les élections démocratiques” en les rendant plus sûres et transparentes. Le système sera piloté pendant les élections de 2020 : il peut se “plugger” sur n’importe quel mode de vote, papier ou électronique, et veut assurer la sécurité et fiabilité du dépouillement. Chaque électeur pourra ainsi vérifier que son vote a été bien pris en compte, et les autorités auront la possibilité de vérifier et recompter les bulletins si nécessaire. Microsoft dit utiliser une technique de cryptage qui empêche qui que ce soit d’associer un électeur à son vote. À terme, ElectionGuard (qui est gratuit et open source) devrait devenir une “solution de vote” complète, explique TechCrunch, utilisable à partir de n’importe quel PC ou tablette, ou sur une machine à voter plus classique.

Quelles que soient les solutions techniques choisies par les partisans du vote électronique, pour Yannick Chatelain (qui n’en est pas du tout fan), une chose est sûre : “aucun système ne sera incontestable sans traçabilité papier (ou fichier) des votes et sans audit post-électoral.” Pour certaines choses, l’analogue reste peut-être ce qui se fait de mieux.

Une machine à voter dont l'utilisation lors d'élections en RDC en décembre 2018 a été vivement rejetée par des candidats de l'opposition

Philothée
Ecrit par
Philothée Gaymard
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