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Papier-Carre

Quand le papier devient numérique

Philothée
Philothée
21 janvier 2019

Un certain nombre d’objets cherchent à “numériser l’expérience papier”, pour nous offrir le meilleur des deux mondes. Qu’est-ce que cela dit de la créativité dans un monde (presque) intégralement connecté ?

Stylos magiques

Ça a commencé il y a quelques années déjà, avec l’apparition de stylos qui semblaient tout droit sortis du futur. Des stylos tout ce qu’il a de plus normaux en apparence, mais munis d’une petite caméra qui enregistre et permet de numériser en temps réel tout ce que l’utilisateur écrit, dessine ou gribouille quand il l’emploie sur un support adapté. Deux technologies différentes peuvent être utilisées pour un stylo connecté : celle de la pince réceptrice qui, placée en haut de n’importe quelle feuille, repère la position du stylo sur le plan de travail ; et celle peut-être plus répandue du papier tramé, qui est constellé de micro-points pour repérer chacun des traits faits sur la page. Il faut donc acheter un carnet ou bloc-notes spécial en plus.

Le stylo e-Pens Mobile Notes et sa pince réceptrice
Le stylo et le carnet connectés de Moleskine

Aujourd’hui, le marché est dominé par Neo Smartpen (dont Moleskine propose une déclinaison avec des carnets adaptés), Livescribe ou encore Wacoom avec son Bamboo Spark. Tous permettent à peu près la même chose : numériser instantanément les notes prises dans une application dédiée, ce qui permet de ne jamais les égarer même si on perd son cahier, et surtout les retranscrire en format texte. Cette fonctionnalité, franchement un peu magique quand on utilise le stylo pour la première fois, permet de ne pas avoir à recopier ses notes à l’ordinateur. Infiniment pratique quand on écrit beaucoup, même s’il faut veiller à écrire lisiblement et que quelques coquilles restent inévitables. Enfin, certains stylos permettent d’enregistrer du son qui reste synchronisé avec la prise de notes. Bref, au XXIe siècle, le stylo est un objet super high-tech.

L’avènement de la tablette papier

Plus récemment, le mouvement de numérisation de l’expérience papier s’est tourné vers le papier lui-même, justement. L’innovation la plus bluffante (en théorie, on ne l’a pas testée) est peut-être la tablette Remarkable : comme les Kindle, Kobo et autres liseuses, elle utilise la technologie e-Ink pour rendre l’aspect mat du papier. Mais la Remarkable ne sert pas qu’à lire : sa première fonction est d’écrire, dessiner ou gribouiller à la main, comme le stylo connecté. Sauf que là, il n’y a même pas l’intermédiaire du papier : les notes manuscrites sont créées directement en version numérique, ce qui permet de les classer et de les partager facilement. Et la Remarkable permet elle aussi de transcrire les notes en texte tapé.

La principale concurrente de Remarkable est pour l’heure la tablette papier de Sony au nom de robot, DPT-RP1. Gageons que dans les années qui viennent, la technologie continuera de se développer ; dans le cas des stylos connectés comme dans celui des tablettes papier, il manque encore un certain nombre de fonctionnalités et une “user experience” bien plus fluide (l’application de Moleskine, pour ne citer qu’elle, est très en-dessous des standards auxquels nous sommes habitués en 2018) pour justifier le prix élevé de ces engins, et donc leur adoption par un plus grand nombre d’utilisateurs.

Le papier, c’est bon pour le cerveau

Mais ce que disent surtout ces innovations, c’est que nous sommes peut-être arrivés au bout d’une frénésie de tout-numérique. En novembre 2011, Lee Rourke recueillait dans le Guardian des témoignages d’écrivains préférant, comme lui, le papier à l’ordinateur et se demandait s’ils étaient les derniers des Mohicans : “Sommes-nous vraiment une espèce en voie de disparition ?”  Sept ans plus tard, la recherche scientifique a établi que ces irréductibles de l’analogue ne sont peut-être pas des réfractaires au progrès, mais qu’ils auraient compris un peu mieux que les autres comment le cerveau fonctionne face au papier ou à un écran.

En ce qui concerne la lecture, d’abord, plusieurs études montrent que lire sur un écran empêche la compréhension globale au profit de détails, et a des effets négatifs sur la mémoire de long terme. Une étude menée en 2016 par l’Université de Dartmouth a ainsi observé que les participants “qui ont rempli des formulaires, lu des nouvelles ou étudié en utilisant un écran d’ordinateur avaient tendance à comprendre les faits principaux de ce qu’ils lisaient, mais ont souvent eu du mal à intégrer les idées plus complexes ou abstraites”, résume The Telegraph. Comme l’explique un très complet article de Scientific American, “les écrans utilisent davantage de nos ressources mentales pendant que nous lisons, ce qui rend plus difficile de se souvenir de ce que nous avons lu après coup.”  Il y a aussi le fait que, quand on lit un livre sur une tablette, on perd le sens de la spatialisation dans le texte. Le cerveau humain, qui n’a pas été conçu pour la lecture, perçoit les lettres et les mots comme des objets physiques, et les textes dans leur intégralité comme des “paysages physiques” : “Quand nous lisons, nous construisons une représentation mentale du texte dans laquelle le sens est attaché à la structure”, explique le magazine scientifique. Perdre cette géographie du texte, ancrée dans le support physique du livre, peut donc nuire à la compréhension et à la mémoire.

Le meilleur des deux mondes au service de la créativité

C’est aussi vrai quand il s’agit de prendre des notes : au cours de trois études menées en 2013, les chercheurs Pam Mueller et Daniel Oppenheimer ont observé que les étudiants qui prenaient leurs notes à la main, parce qu’ils écrivaient plus lentement que sur ordinateur, sollicitaient davantage leurs capacités de synthèse, ce qui améliorait la compréhension et la mémoire.

Enfin, le papier présente des avantages indéniables en termes de créativité. C’est l’un des arguments de vente de Remarkable, qui affirme dans une vidéo promotionnelle que “le papier est l’outil ultime pour penser. Il permet à votre esprit de vagabonder sans restrictions. Il vous permet de vous concentrer sans distractions.” Dans une récente interview avec la Paris Review, l’écrivaine britannique Penelope Lively confesse qu’elle n’a jamais pu se résoudre à utiliser un traitement de texte : “Le grand avantage de l’écriture à la main, c’est que l’on rature et l’on édite à mesure que l’on avance. Je me souviens quand l’une de mes amies m’a montré son premier traitement de texte. Elle était en extase. Mais tout ce que je pensais, c’était que le problème avec ça c’est que tout a l’air trop fini, trop tôt. Ça a l’air parfait alors que bien sûr ça ne l’est pas.”  En d’autres termes, travailler sur ordinateur dissimulerait l’essence même du travail de l’écrivain puisque écrire, c’est réécrire.

Alors certes, lire sur un Kindle ou une tablette “papier” n’est pas beaucoup plus bénéfique pour le cerveau que de lire sur un écran d’ordinateur. Mais pour tout le reste, pour les idées, les réflexions et la créativité, les outils qui numérisent l’expérience papier nous promettent le meilleur des deux mondes : la concentration permise par l’analogue alliée à l’immense flexibilité du numérique.


Philothée
Ecrit par
Philothée Gaymard
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