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Une puce cérébrale pour augmenter le cerveau

Philothée
Philothée
28 janvier 2019

Qui sera la première entreprise à nous implanter une puce cérébrale pour augmenter nos capacités cognitives ? Dans la Silicon Valley comme en France, la course est lancée.

En décembre 2018, une vidéo de Brut a attiré notre attention : elle montre un homme atteint de la maladie de Parkinson en proie à de sévères tremblements, qui cessent en appuyant simplement sur un bouton. Cet homme est en effet le porteur d’une puce cérébrale pas plus grande qu’un grain de riz : “grâce aux électrodes disposées à sa surface, elle se connecte à l’activité électrique des neurones autour d’elle, pour faire partie intégrante du cerveau. Une fois connectée aux neurones défaillants, elle modifie l’activité neuronale pour la recalibrer”, explique un article de francetvinfo.

Cette puce cérébrale “guérisseuse”, qui n’est pas encore disponible pour le grand public, pourrait être utilisée dans le traitement d’autres pathologies neurologiques (comme la dépression, les accidents vasculaires cérébraux ou le syndrome de stress post-traumatique), ainsi que chez des “patients tétraplégiques, dont le cerveau en parfaite santé ne communique plus avec les membres paralysés”, par exemple. Mais ces visées thérapeutiques ne sont que la première étape de développement d’un implant cérébral dont la visée ultime est de permettre aux humains de rivaliser avec l’intelligence artificielle — du moins, c’est l’idée d’Elon Musk.

Capture d'écran du film d'animation "Ghost in the Shell", 1995.

Une plus grande bande passante pour le cerveau

Le patron de Tesla et SpaceX a en effet co-fondé en juillet 2016 une nouvelle et très secrète entreprise, baptisée Neuralink, dont la mission est de “développer des interfaces cerveau-machine sûres et avec une importante bande passante.” Comme il l’expliquait dans le podcast “Joe Rogan Experience” en septembre 2018, cette histoire de bande passante vient du fait que les interfaces humain-machine existantes traitent l’information bien trop lentement : “Votre téléphone est déjà une extension de vous. Vous êtes déjà un cyborg. (…) C’est juste que le flux de données est lent, très lent. C’est un très mince filet d’information entre votre vous biologique et votre vous numérique. Nous devons transformer ce filet en une grande rivière, une énorme interface avec beaucoup de bande passante.” Le moyen de le faire, c’est donc d’implanter une puce dans votre cerveau : plus besoin de “traduire” pour votre smartphone ce que vous voulez dire ou faire ; la puce comprend vos intentions avec toutes leurs inexprimables subtilités, tout en vous donnant un accès immédiat, au sens premier du terme, aux connaissances disponibles sur internet et dans le cloud. “Cela permettra à tous ceux qui le veulent d’avoir une cognition super-humaine”, promet Elon Musk.

Rendons à César ce qui lui appartient : Musk n’est ni le seul ni le premier à faire des neurosciences un terrain de jeu commercial. À l’automne 2016, alors qu’aucune information sur Neuralink n’avait encore été rendue publique, Bryan Johnson fondait la startup Kernel, dont les objectifs sont très similaires : mieux comprendre le cerveau humain pour pouvoir, un jour, le programmer et l’améliorer constamment. L’idée est de commencer avec des applications médicales : “nous savons que si nous mettons une puce dans un cerveau et que nous émettons des signaux électriques, nous pouvons améliorer les symptômes de Parkinson”, expliquait début 2017 Johnson dans The Verge. “Cela a été fait pour les lésions de la moelle épinière, l’obésité, l’anorexie… Ce qui n’a pas été fait, c’est la lecture et l’écriture du code neuronal.” L’étape d’après, ce sera en effet d’augmenter des cerveaux parfaitement sains pour rendre l’humanité plus intelligente, et mieux capable de communiquer avec les machines.

Dans "Neuromancer" de William Gibson (1984), le héros cherche à réparer son système nerveux pour recouvrer l'accès au réseau global, appelé "matrix".

“Si vous ne pouvez pas combattre l’IA, rejoignez-la”

Les objectifs de Kernel et de Neuralink peuvent paraître futiles, superficiels ou téléguidés par des aspirations démiurgiques plutôt que par le souci du bien commun. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est une réponse somme toute assez pragmatique à une peur grandissante au sein de la Silicon Valley : celle de voir l’humanité réduite en esclavage par une intelligence artificielle qui lui serait devenue supérieure. C’est l’un des dadas d’Elon Musk, qui avertit depuis longtemps sur les dangers liés à l’inéluctable développement de l’IA. L’objectif de long terme, explique-t-il en novembre 2018 dans une interview avec Axios, est d’“atteindre une démocratisation de l’intelligence pour qu’elle ne soit pas détenue de manière monopolistique et sous une forme purement numérique par des gouvernements et de grandes entreprises.” Dans le podcast “Joe Rogan Experience”, il disait aussi : “Le scénario d’une fusion avec l’IA est probablement le meilleur. Si vous ne pouvez pas la combattre, rejoignez-la.”

Bryan Johnson, dans The Verge, ne dit pas autre chose : “Je pense que si l’humanité devait identifier une seule chose sur laquelle travailler, une seule chose qui devrait mobiliser les esprits les plus brillants de notre génération, c’est l’intelligence humaine. Et plus précisément, la capacité à co-évoluer avec les machines.”

L’enjeu est global et, si la Silicon Valley mène aujourd’hui la course en tête, des initiatives voient également le jour de ce côté-ci de l’Atlantique. Dans les années 1990, rappellent Les Échos, le neurochirurgien et physicien français Alim-Louis Benabid avait déjà développé une méthode de traitement des symptômes de Parkinson en posant une électrode dans le cerveau de ses patients. Plus près de nous, Newton Howard, chercheur à Oxford et créateur du Mind Machine Project au MIT, a mis au point Kiwi, un prototype d’implant neuronal capable de communiquer avec les neurones. Sa société, ni2o, a obtenu au printemps 2018 un prêt de Bpifrance et travaille désormais avec l’Institut du cerveau et de la moelle épinière pour aider les patients souffrant d’Alzheimer, de Parkinson ou de dépression. “À plus long terme, Newton Howard imagine même de cartographier le cerveau en 3D et de se risquer à l’amélioration cognitive, en augmentant, d’ici quelques années, la mémoire, la capacité de calcul ou encore la capacité à traduire des phrases,” explique Le Point.

La course aux cobayes

Évidemment, le chemin à parcourir reste long pour rendre nos cerveaux de simples mortels capables de rivaliser avec des super-intelligences numériques. Comme l’explique dans The Verge le neuroscientifique Blake Richards, nous ne savons même pas encore comment le cerveau s’y prend pour effectuer des tâches quotidiennes, comme stocker des informations et des souvenirs. “Les calculs et algorithmes effectués par le cerveau sont encore très mystérieux pour nous.” S’ajoute à cela que les premiers “cobayes” de Kernel, Neuralink ou Kiwi sont des personnes présentant des pathologies neurologiques lourdes : “Les gens ne seront ouverts à l’idée d’un implant que s’ils ont une maladie sérieuse pour laquelle cela pourrait les aider. La plupart des personnes en bonne santé ne sont pas à l’aise avec l’idée qu’un médecin leur ouvre le crâne”, estime le chercheur.

L'autorisation accordée à Neuralink d'effectuer des tests sur des animaux de laboratoire

Selon une enquête de Gizmodo, le silence quasi-total qui entoure les travaux de Neuralink pourrait d’ailleurs s’expliquer par le fait que l’entreprise réalise ses tests sur des animaux — et n’ait pas très envie de s’attirer de publicité sur le sujet. Le magazine américain relève que, pour l’industrie, il faut que l’innovation “semble être un tour de magie plutôt qu’un processus scientifique rigoureux et potentiellement douloureux”. Beaucoup d’entrepreneurs dissimulent ainsi la réalité parfois cruelle de leurs travaux en cherchant à faire leur la promesse du futuriste Arthur C. Clarke : “Toute technologie suffisamment avancée est impossible à distinguer de la magie.” Avec la puce cérébrale, en tous cas, on fait un pas de plus dans la science-fiction.

 

Pour aller plus loin :

  • Neuralink and the Brain’s Magical Future”, un article très détaillé de Wait but Why (en anglais) sur Neuralink, mais aussi sur le fonctionnement du cerveau. Son auteur, Tim Urban, a eu un accès privilégié aux travaux de Neuralink.

Philothée
Ecrit par
Philothée Gaymard
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